ELDER

Vingt ans. C’est le temps qu’il aura fallu à ELDER pour passer du statut de trio stoner-doom du Massachusetts à celui de titan incontesté du heavy rock progressif et psychédélique mondial. Installé désormais à Berlin, le groupe mené par Nick DiSalvo livre avec « Through Zero » sa septième offrande studio. Et si la numérologie traditionnelle y verrait le chiffre de l'accomplissement, c'est une toute autre géométrie, plus secrète et fascinante, qui s'opère ici : celle du Septième Elément. Officiellement, « Through Zero » s’articule autour de six compositions denses, massives et sinueuses. Pourtant, à l’écoute, l’album ne sonne pas comme une suite linéaire de morceaux, mais comme une structure hexagonale gravitant autour d’un centre invisible. Ce centre, c'est le septième élément : le Point Zéro. Emprunté à l'ingénierie audio (le moment où l'onde traverse l'axe pour basculer dans les phases négatives), ce concept devient ici une clé de voûte philosophique. L'album est un miroir à deux faces. Nick DiSalvo et sa bande (Jack Donovan, Mike Risberg, Georg Edert) ont conçu ce disque comme un voyage non pas vers une destination, mais à travers une frontière.

L'album s'ouvre sur le cataclysme de “Sigil To Ruin”. Ce titre pose d'emblée une imagerie presque mythologique ou ésotérique. “Sigil” qui signifie sceau, évoque un symbole graphique auquel on attribue un pouvoir magique. Ici, il symbolise les choix, les structures ou les idéologies obsolètes que l'humanité s'impose à elle-même et qui la conduisent inévitablement à sa propre perte. Musicalement et textuellement, c'est l'introduction de la frustration et de l'impuissance face à des trajectoires destructrices que l'on ne peut plus arrêter. ELDER y déploie ses riffs caractéristiques, immédiats et écrasants, pour dessiner les contours de nos aliénations modernes. Une pièce irrésistible de plus de dix minutes qui, par sa dimension solaire, symbolise cette course d’un personnage hilarant et insouciant sous psychotrope.  

Puis déboule “Capture/Release” d’une efficacité et d’une urgence rares dans la discographie du groupe. Axé sur une dualité universelle et mécanique, le titre fait écho aux cycles de tension et d'apaisement : comment l'esprit humain passe son temps à accumuler des traumatismes, des peurs ou des ambitions, pour ensuite devoir s'en libérer (le lâcher-prise) afin de ne pas sombrer. C'est la métaphore parfaite de la respiration, mais aussi du traitement d'un signal audio (compression/expansion). DiSalvo y hurle (au sens propre comme figuré) la frustration de l’artiste piégé dans l'enfer technocratique de l’auto-exploitation. Cette puissance et cette immédiateté dans la musique prolongent admirablement l'urgence thématique et sonore amorcée par le morceau précédent.

Placé pile au centre du spectre, le morceau-titre “Through Zero” fait office de rituel de passage. Symboliquement, ce titre représente le point de bascule. Le "Zéro" n'est pas le néant ou la fin, c'est la frontière invisible entre deux états (la vie et la mort, le positif et le négatif). C'est le moment précis où l'on traverse la crise pour basculer dans l'inconnu. C'est ici que réside le septième élément. Les guitares s'effacent par moments pour laisser place à des textures électroniques aériennes, presque Krautrock. C’est le moment précis de la bascule. Le groupe n'explore plus le monde extérieur, il plonge de l'autre côté du miroir pour flirter avec l'impermanence, la mortalité, et faire la paix avec l'absence. Une fois le zéro traversé, la musique bascule dans sa phase négative — non pas au sens qualitatif, mais introspectif. “Strata” commence à creuser sous la terre pour analyser les couches de notre mémoire et les sédiments de nos traumatismes. Le mot évoque immédiatement la géologie, l'accumulation de couches de roche à travers les âges. Appliqué à la philosophie d'ELDER, “Strata” désigne les différentes couches qui composent la conscience humaine, la mémoire ou même l'histoire d'une vie. Après avoir traversé le point zéro, le groupe nous invite à creuser sous la surface pour analyser ce qui est sédimenté en nous : nos souvenirs, nos traumatismes passés et les fondations de notre être. Cela se ressent dans la musique, qui, dans la première partie, est plus posée.

Avec “Sight Unseen”, ELDER signe une pièce progressive magistrale, une marche à l'aveugle dans un futur sans garantie, oscillant magnifiquement entre l'effroi de l'inconnu et la lumière de l'espoir. L'expression anglaise "sight unseen" signifie accepter ou s'engager dans quelque chose sans l'avoir examiné au préalable (acheter les yeux fermés). Dans le contexte de l'album, ce titre aborde la notion de destin, de foi (pas forcément religieuse) et de peur de l'avenir. C'est l'illustration de l'être humain qui avance à l'aveugle sur le "chemin du signal", obligé d'accepter ce que le futur lui réserve, sans aucune garantie, oscillant entre l'effroi de l'inconnu et l'espoir d'un renouveau. Cela se traduit musicalement dans la première partie du morceau, qui est lente et hésitante avant de revenir crescendo à des plans plus affirmés. 

Enfin, le crépusculaire “Blighted Age” referme les portes de cette ère flétrie. La boucle est bouclée, le signal s'éteint, prêt à renaître lors d'un prochain cycle. L'album se clôture ainsi sur une note sombre. Le terme "blighted" fait référence à une terre stérile, frappée par la maladie ou le dépérissement. C'est un regard très lucide et teinté d'amertume sur notre époque contemporaine, marquée par les crises systémiques, l'aliénation et la sensation de fin de cycle. Cependant, conformément à la vision non linéaire du groupe, la fin de cet "âge flétri" sous-entend qu'un nouveau cycle finira par recommencer une fois le prochain zéro traversé.

Le concept développé au travers de ces six titres est une prolongation de la pochette réalisée par Adam Hill qui propose, par l’assemblage de formes géométriques, l’image d’un monde caniculaire devenu stérile.

Pour la première fois de sa carrière, ELDER a entièrement autoproduit cet album, confiant le mixage à son complice de toujours Richard Behrens aux Big Snuff Studios de Berlin. Ce choix se ressent dans chaque note : le son est plus brut, plus organique, débarrassé de fioritures, laissant une place inédite aux synthétiseurs et aux dynamiques spatiales. En introduisant ce septième élément conceptuel — cet axe invisible autour duquel tournent six morceaux brillants — ELDER prouve qu’il n'est pas seulement un groupe qui maîtrise le riff, mais un groupe qui maîtrise le temps et l'espace. « Through Zero » n'est pas un album de plus, c'est le point de bascule d'une immense carrière. Un chef-d'œuvre.

 

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