
Alexandre Langlet, programmateur et coordinateur général du Tyrant Fest, revient sur l’édition 2025 du festival sombre, événement incontournable pour les amateurs de musique hantée. Il répond aux nombreuses interrogations suscitées par cette édition qui marque sans doute le crépuscule d’une époque tout en étant l’aube d’une nouvelle ère, prometteuse…
Quel bilan global, comme la fréquentation, le côté financier par exemple, tires-tu de cette édition 2025 ?
Un bilan positif dans les deux sens de ta question. C’est d’abord une réussite en termes de fréquentation. Nous sortions d’un sold-out en 2024 avec une affiche assez conséquente, et les difficultés que nous avons eues pour monter cette édition, dues au fait que nous ne pouvions pas avoir le site du 9-9bis deux jours de suite, nous ont rendus un peu sceptiques quant à la possibilité de faire le festival comme nous l’entendions. Avec une fréquentation de plus de 1600 personnes sur deux jours, nous sommes extrêmement contents, reconnaissants de voir que le public nous a soutenus dans notre démarche. Il a rendu cette édition encore plus belle que nous l’espérions. Niveau financier, nous avons rongé notre frein durant plusieurs semaines. Le public achète ses places de plus en plus tard, voire au dernier moment. Nous avons eu quelques sueurs froides à trois semaines de l’ouverture des portes. Non pas que ça ne remplissait pas, mais le rythme était poussif et nous laissait entrevoir des dettes post-festival. Mais ce fut sans compter sur le soutien du public, comme je le disais avant, qui nous a permis d’atteindre le break. L’engouement, par exemple, autour du merchandising ou de la bière du festival, nous a clairement permis de faire la bascule.

Peux-tu nous préciser le budget du Tyrant ?
Je n’ai pas de souci à parler de budget : sans, on ne fait rien, et nous ne vivons pas de ce que nous faisons avec le festival. Le peu de bénéfices que nous faisons, quand nous en faisons, est réinjecté dans du merchandising pour l’année suivante ou dans de la décoration de site comme les braseros, les torches, les backdrops. En 2025, nous étions sur un budget artistique et production d’un peu plus de 65 000 € HT. Cela peut paraître beaucoup, mais c’est assez peu pour un événement de cette taille dans des salles de ce type. Ce n’est pas le plus gros budget que nous avons eu pour le Tyrant Fest. Par contre, c’est celui qui fut le mieux travaillé, de manière à gommer tout ce qui n’allait pas avant et rendait la machine plus fragile. Ce sont des choses que le public ne voit pas, et c’est bien normal, mais l’édition 2024, même sold-out, n’était pas rentable dans son format et son implantation. Ce fut une superbe édition bien huilée, mais force est de constater que la magie du week-end ne fait pas tout : s’il y a des dettes à la fin, c’est un handicap pour l’année suivante. Je rappelle que nous ne sommes ni subventionnés, ni sponsorisés. De plus, nous n’avons plus de bar depuis 2024. C’est donc un tour de force pour rendre la chose rentable. Nous sommes fiers d’y être arrivés cette année avec tous les risques que nous avons pris.
Combien de bénévoles sont mobilisés sur le Tyrant Fest, et comment sont-ils recrutés ?
Sans compter les intermittents et les prestataires qui travaillent aussi sur site pour le montage, le déroulement des choses ou le démontage, nous avons, avec Nao Noïse, une quinzaine de bénévoles qui sont recrutés en général par le bouche-à-oreille ou "parrainés" par un autre bénévole. Notre équipe a d’ailleurs quasiment doublé sur les trois dernières éditions, afin de pouvoir garantir la gestion au millimètre de chaque pôle d’activité. Nous avons la chance d’avoir des bénévoles passionnés, impliqués dans leurs tâches et sur qui nous pouvons compter quand il y a un coup de bourre ou un cas de dernière minute à gérer – et c’est chose courante sur un festival !
Quels sont les concerts qui t'ont le plus séduit et pour quelle raison ?
Ce serait mentir que de dire que j’ai vu assez les groupes pour juger de leur prestation. Je n’ai eu le temps de voir que quelques titres de certains en salle ; le reste du temps, je devais gérer le site du jour ou préparer des choses pour le lendemain. Mais dans tous les cas, j’ai rarement le temps de me poser devant un concert en entier. Heureusement, il y a les vidéos pour me rattraper quand je suis en repos la semaine suivante (rire). Cela dit, étant le programmateur, j’ai une affection pour chaque groupe qui, à un moment ou à un autre de sa carrière, m’intéresse en studio ou en live. J’ai beaucoup écouté PARADISE LOST durant ma jeunesse ; les avoir en 2025 était donc immanquable pour moi. MESSA m’a bluffé avec leur nouvel album « The Spin ». FIRTAN, que j’ai découvert sur le tard, a été plus qu’à la hauteur de l’événement. SINSANEUM, c’était un honneur de les recevoir sur cette édition, comme IMPERIAL TRIUMPHANT et THE GREAT OLD ONES, qui faisaient tous les deux leur second Tyrant Fest et que j’écoute assez régulièrement. Ce sont tous des groupes que j’affectionne. Je mets cependant une mention spéciale à ALCEST, dont le concert, plus qu’envoûtant, est pour moi le concert du week-end. Chaque année, il y a un live qui sort un peu du lot : WATAIN en 2018, SETH en 2019, AFSKY en 2024… Si je dois n’en choisir qu’un en 2025, ce sera ALCEST.
A contrario, as-tu eu des déceptions ?
À part les aléas qu’impliquent des paramètres de production qui ne sont pas toujours faciles à gérer – mais c’est le travail qui veut ça, si on n’est pas prêt à affronter ces galères, il ne faut clairement pas faire ce boulot ! – il n’y a pas de déception, au contraire. On n’a pas eu d’annulation de groupe, comme cela peut parfois arriver, et je pense que c’est le plus important pour les fans qui se déplacent parfois de loin pour certains groupes en particulier.

La durée de certains concerts a intrigué les spectateurs (moins d'une heure pour PARADISE LOST en tête d'affiche, prestation plus courte que prévue pour ALCEST ou MESSA… mais 1h15 pour ASAGRAUM). Comprends-tu cet étonnement et peux-tu l'expliquer ?
Je te remercie de poser cette question qui va, je l’espère, permettre de répondre aux commentaires du public. Nous travaillons au possible de façon symétrique afin d’avoir les mêmes horaires chaque jour et, si possible, chaque année. Il peut arriver que nous fassions quelques ajustements de manière à coller au mieux au temps de set des groupes et/ou aux changements de plateaux. Mais les groupes restent uniques décideurs de leur temps de jeu et il n’est jamais arrivé que nous demandions à un groupe, qui plus est tête d’affiche, de réduire un set. En 2019, par exemple, MAYHEM a demandé dans la journée à disposer de la scène 15 minutes de plus. Nous avons alors fait une annonce pour prévenir les personnes qui prenaient la navette afin de ne pas la rater, mais nous n’avons pas empêché le groupe de jouer plus longtemps pour ses fans. Cette année, pour PARADISE LOST, nous avions à la base publié un running-order qui indiquait 1h15 de set : c’était le temps que nous leur laissions pour leur concert et un rappel, s’ils le souhaitaient, mais sans obligation. La production nous a demandé de réduire et d’annoncer 1h de show, ce que nous avons fait en actualisant le running-order avant le festival. Ils ont finalement joué moins de 60 minutes, mais ça, nous n’en sommes pas responsables. Il en va de même pour MESSA, qui jouaient en dernière minute au Desert Fest en remplacement de MASTERS OF REALITY et qui est naturellement arrivé en retard sur le site par rapport au planning initial de la journée ; nous avons dû décaler certaines choses. Il n’y a donc pas eu de balances et leur mise en place a rogné sur leur temps de jeu. À temps de set raccourci pour deux groupes, il fallait combler un petit peu pour ne pas laisser de temps mort, et c’est ASAGRAUM qui a relevé le défi en jouant plus d’une heure. Pour conclure, oui, je peux comprendre l’étonnement du public de voir une tête d’affiche jouer moins de 60 minutes. Nous aurions nous-mêmes souhaité les voir jouer un ou deux titres de plus, mais c’est ainsi. Ce qui peut en tout cas rattraper la chose, c’est la qualité de la set-list et la qualité du live que nous a servi PARADISE LOST ce soir-là : un show puissant, allant chercher dans toutes les périodes du groupe.

Peux-tu revenir sur les raisons qui vous ont poussés à organiser le festival sur deux lieux ?
Il y a pas mal de raisons qui expliquent cela. La première est que la direction du 9-9bis n’a pas souhaité reconduire le festival sur deux jours, comme cela était le cas depuis 2017. Nous n’autions alors pu le produire que sur une seule journée, avec un budget partagé qui ne nous aurait pas permis de développer le festival comme d’habitude, sans parler des annexes (salles adjacentes avec Black Market, salon de tatouage et exposition). La programmation aurait été affectée. La seconde raison est que nous savons pertinemment depuis plusieurs éditions que nous serons obligés, à terme, de trouver des solutions pour accueillir plus de monde. Ce n’est pas qu’une perspective d’agrandissement, c’est nécessaire pour accueillir les artistes que nous demande le public et que nous tentons de programmer depuis longtemps. Prenons l’exemple d’EMPEROR : même si la marche reste très haute pour les avoir, la programmation d’Ihsahn en 2024 nous a vite fait comprendre que nous ne pourrions pas accueillir EMPEROR au Métaphone. De même pour PARADISE LOST : il faut savoir que si nous avions mis la fréquentation de l’Aéronef le dimanche au Métaphone, le Métaphone aurait été sold-out. Nous avons besoin de cette jauge supplémentaire pour faire vivre le fest, quitte à ne pas être en sold-out durant quelques éditions, le temps de trouver notre rythme avec la nouvelle implantation. Plusieurs questions se sont alors posées pour cette huitième édition : savoir si nous allions rester sur le site pour une seule journée, faire l’impasse exceptionnellement en 2025 pour mieux revenir en 2026, ou trouver une solution pour offrir deux jours de festivités et ne pas défigurer le festival. Nous avons fait d’une pierre deux coups en démarrant une collaboration avec l’Aéronef, ce qui nous permet, je le pense fortement aujourd’hui, d’assurer l’avenir du festival.
Ne crains-tu pas que ce changement fasse perdre de son charme, de son âme au Tyrant Fest, liés au Métaphone ?
Je comprends que ça puisse en attrister certains, car nous-mêmes, nous avons adoré développer le festival sur ce magnifique site. Mais comme je le disais avant, les raisons de ce changement ne sont pas toutes à imputer à une volonté de grandir, mais plutôt à une volonté de sauver le festival. Nous voulons lui permettre de continuer à exister et programmer de manière aussi pertinente que ce pourquoi il est connu. Quitter le 9 9bis sera donc inévitable pour développer autre chose, autrement. Tout comme quand nous sommes passés de la Lune des Pirates d’Amiens et son quartier gothique à la noirceur du bassin minier, nous saurons nous adapter à Lille et à son gigantisme urbain et moderne pour développer un nouveau concept. Nous avons pas mal d’idées en tête qui ont eu le temps de mûrir pour, je l’espère, voir le jour en 2026. J’aime Lille, c’est ma ville de cœur ; ce n’est pas celle où j’ai grandi, mais c’est celle où je vis et dans laquelle je me sens chez moi. J’ai donc une affection particulière à y développer un nouveau format pour le Tyrant Fest.

Cette décision est-elle pérenne ?
La décision de la direction du 9-9bis de ne plus développer le festival chez eux est pérenne, et ce depuis déjà quelques mois. L’édition 2025 s’est dessinée au fur et à mesure comme une édition "passage de flambeau" pour dire au revoir à notre site historique et prendre nos marques sur ce qui sera le futur du festival. Après, qui sait de quoi sera fait l’avenir ? Notre relation avec le 9-9bis étant restée en très bon terme, peut être pourrons-nous y faire une superbe Tyrant Reloading en 2026 – soirée warm-up du festival
Des groupes sont-ils déjà bookés pour l'édition de 2026 ?
Pas de groupes validés pour le moment, mais bien entendu quelques options posées. Par expérience, j’évite de croire trop vite qu’une option est une future validation, tellement les plateaux, périodes de tournées ou négociations sont changeants en six mois. En ce moment, nous travaillons en particulier sur le squelette du nouveau format. La programmation est un gros morceau, mais l’implantation et le déroulé des choses nous demandent aussi beaucoup de travail. Ce que le public a connu à l’Aéronef cette année n’est qu’une base de travail de ce que nous comptons proposer dans le futur.
Y a-t-il des formations que tu rêves de programmer – il semblerait, comme évoqué tout à l’heure, qu'EMPEROR soit fortement désiré ?
Oui, effectivement, le public réclame EMPEROR depuis longtemps. Je suis moi-même un grand fan du groupe. DARKTHRONE, SATYRICON, EMPEROR : c’est mon trident d’accès au black metal. Donc oui, ce serait génial, mais ils jouent très rarement en salle et la marche est encore haute pour nous en termes de production, mais nous y travaillons. J’aimerais pouvoir programmer DANZIG aussi. Je sais que ça peut surprendre, mais le Tyrant Fest n’est pas un festival de black metal, du moins pas que ; c’est un festival qui réunit plusieurs chapelles avec pour particularité la noirceur de leur expression. DANZIG est pour moi une légende vivante, et ce serait un honneur ultime de le recevoir sur le festival avant qu’il ne se retire définitivement de la scène. ELECTRIC WIZARD est également sur ma "wishlist", mais comme EMPEROR, la marche est encore un peu haute.
A l'inverse, te refuses-tu à programmer certains groupes, dont la musique pourrait pourtant correspondre au Tyrant ?
Si on se base sur le fait que beaucoup de monde voit, à tort, le festival comme un événement black metal, la réponse est oui : je me refuse à programmer des artistes qui ne correspondraient pas à des valeurs que j’estime universelles. Je parle ici de l’expression même du groupe, de ses paroles, de ses visuels ou de ses membres… On sait très bien que dans la mouvance black metal, il y a une partie de groupes peu recommandables qui emmènent avec eux un public dont nous souhaitons nous passer. Ça, c’est la partie que nous pouvons aisément maîtriser en ne les programmant pas. Mais à l’inverse, il est plus compliqué d’empêcher un gars qui écoute NOKTURNAL MORTUM de venir voir Ihsahn ou ASAGRAUM, même si ces groupes n’ont rien à voir avec une mouvance nauséabonde. Ce sont des questions compliquées que nous apprivoisons à chaque édition et qui, me semble-t-il, ont trouvé certaines réponses dans la programmation 2025. Ce sont en tout cas des questions qui nous concernent et que nous abordons avec le plus d’intelligence possible, au même titre que la prévention sur les violences sexistes et sexuelles. Un festival est une zone dans laquelle le temps doit être suspendu pour passer le meilleur moment possible, loin des soucis du quotidien. Ça ne devrait jamais se transformer en mauvais souvenir pour qui que ce soit. Notre rôle est d’y apporter des solutions autant que possible. Ceci étant dit, je tiens à souligner l’ambiance agréable qui flotte sur le festival : nous croisons des sourires en permanence, de gens contents d’être ensemble pour célébrer une musique qui joue rarement dans ces conditions. Je pense que le public a conscience aussi du problème et sait bien faire la part des choses.
On donne donc rendez-vous à ce public les 17 et 18 octobre 2026…
Oui, et j’aimerais en profiter pour remercier le public, nos bénévoles, nos partenaires qui nous suivent et nous soutiennent depuis bientôt dix ans. L’édition 2026 réservera de belles surprises, et nous avons hâte de vous en dire plus ! Et pour finir, une anecdote : peu de temps avant d’apprendre que nous allions nous entretenir, j’ai retrouvé dans mon grenier une pile de magazines, et il y avait un bon nombre de HARD FORCE. J’ai pris plaisir à en feuilleter quelques-uns et à me remémorer mon adolescence, à découvrir des tonnes de groupes avant Internet ! Merci pour ça ! A bientôt, et merci ! Merci à toi et HARD FORCE !






























































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