-ii-

Nous sommes le 3 octobre et l’automne est bien installé. Les feuilles mortes jonchent le sol, les breuvages chauds remplissent les tasses et les fantômes seront bientôt de sortie à Halloween. Il est donc l’heure d’ajouter un peu de ghostwave à vos playlists et de vous immerger dans le deuxième album de -ii- (prononcer "Two Eyes").

À l’origine, la chanteuse Hélène Ruzic et le multi-instrumentiste Benjamin Racine portent seuls ce projet depuis 2018. Leur musique est alors envoûtante et principalement électronique. Mais pour « Apostles Of The Flesh », -ii- fait peau neuve et le duo s’associe avec Maxime Keller (basses, synthétiseurs, piano préparé) et David L’Huillier (batterie, percussions) pour apporter davantage de nuances à ses compositions. La palette sonore s’enrichit pour proposer un album tout en reliefs et en couleurs, comme une boîte à bijoux qu’on ouvrirait un soir d’orage pour contempler l’effet du ciel sombre et des éclairs sur les pierres qu’il renferme.

« Apostles Of The Flesh » renferme un voyage sonore de 65 minutes au fil duquel on se laisse bercer par la voix douce et planante d’Hélène Ruzic, voix qui n’est pas sans rappeler les textures que CHESLEA WOLFE confère à la sienne. L’ensemble est divisé en douze titres qui, comme autant d’apôtres, délivrent chacun une œuvre chargée de réflexions et d’émotions vibrantes. Le son se rapproche parfois davantage du noise rock, mais emprunte également une part de sa spécificité au metal industriel de NINE INCH NAILS et au cum metal de HEALTH, jusqu’à s’aventurer vers une expérience sonore plus techno. Les compositions lentes aux basses puissantes et aux mélodies aiguës nous plongent dans un état qui se situe entre la transe et la montée de phéromones. Comme des reflets changeants, les influences s’apprécient en fonction de leur environnement, de la lumière et de l’œil qui les observe.

Chaque titre de l’album s’observe et se caresse comme un joyau. Tout est affaire de combinaison entre la couleur, la texture et le relief des pierres. Alors que le grenat brut de "Digging for Blood" se livre dans un tourment qui raconte la détestation de soi engendrée par l’acné, "Sisyphus in Red" s’apparente davantage à une gemme d’améthyste : d’abord rugueux et d’aspect rocailleux, il finit par s’ouvrir en deux pour révéler une beauté merveilleuse portée par la mélodie de guitare. "Pearls Beneath the Embers" se dessine ensuite dans la douceur des notes de synthétiseurs plus aériennes et la voix caressante et chaleureuse qui apporte une sérénité bienvenue. Le titre est alors similaire à une perle baroque dont la surface est irrégulière mais toujours douce. C’est ensuite l’aigue-marine mystérieuse de "L’Onde Et L’Abysse" et son poème en chant parlé français par-dessus un piano préparé aux cordes étouffées, qui nous happe dans ses vers rappelant le langage châtier des poètes du Parnasse. On contemple ensuite un pendentif en diamant clair et aiguisé comme "When the Diamonds are Hurled" avant de plonger dans le titre le plus occulte de l’album, le très beau quartz fumé "Sisters of the Coven" plus brumeux et sombre.

L’album se contemple, se vit et se caresse au fil des écoutes. Il instaure un état d’esprit propice à la délectation tout aussi bien charnelle qu’intellectuelle et ravit autant qu’il intrigue tous les sens à la fois. Alors que le voyage commence avec "Birth of Venus" et son début franc et direct montrant que -ii- est de retour, l’album finit sur le très beau "Virginia’s Mirror" et ses notes étouffées mystérieuses. Sur la pochette, une photographie sur laquelle la frontwoman est assise à proximité d’objets dont la juxtaposition rappelle les vanités du XVIIe siècle flamand et la palette chromatique, les peintures de Georges de La Tour. Pensé dans ses moindres détails, « Apostles Of The Flesh » est une œuvre totale qui s’apprécie dans son ensemble et dont chaque détail est l’occasion de découvrir un pan de l’univers de -ii-.

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