
Après avoir sorti plus de quatre-vingt albums en douze ans dans à peu près tous les styles de metal, le label français Deadlight Records a choisi il y a quelques semaines de tirer sa révérence. Une triste nouvelle que l’on balayera d’un revers de perfecto à l’évocation d’un passé bien rempli puisque l’institution ariégeoise a proposé bon nombre d’albums qui ont marqué le paysage metallique hexagonal. Et ce n'est pas Alexandre Martinez, fondateur du label, qui nous dira le contraire ! HARD FORCE est revenu avec lui sur une décennie de ferveur et de passion…
Bonjour Alexandre. Revenons au début de l’aventure Deadlight qui a pris corps le 27 février 2008. Peux-tu revenir sur cet événement ?
Bonjour Clément. La décision de créer le label a eu lieu à New York, alors que j’assistais à un concert d'EXODUS avec un ami. J'étais alors investi dans un label qui prenait une direction qui n'était pas la mienne et c'est en parlant de cela sur le chemin du concert que mon ami m’a demandé pourquoi je ne créerais pas ma propre structure.
Pour la petite histoire, entre 2007 et 2009, j'étais très souvent à New York… j'ai même failli m'y installer définitivement car j'avais l’opportunité d'obtenir la citoyenneté américaine. Finalement, cela ne s’est pas fait, je dois être trop français pour vivre aux Etats-Unis ! A l’époque j’étais aussi investi dans une petite structure nommée Hallow's Eve Films qui réalisait des films d'horreur et était dirigée par deux amis. Des gars passionnés comme on en voit rarement et qui privilégiaient l'action aux belles paroles. Peut-être aussi que la mentalité américaine qui te pousse à entreprendre m'a convaincu de franchir le pas. En France, c’est tout le contraire…

A ce sujet, te souviens-tu du jour où tu as pris la décision de passer à l’étape suivante, une fois revenu en France, et de sortir « Codex », le deuxième EP du groupe toulousain SOUTH IMPACT ?
Il n'y a pas eu d'autre élément déclencheur en fait. Une fois le cap fixé, je n'avais plus qu'à trouver un nom pour le label, faire les démarches administratives et rassembler les fonds nécessaires. Je n'ai pu compter que sur moi-même vu qu'à mon retour en France je me suis heurté à cette triste mentalité française, défaitiste avant même d’avoir démarré le combat. N’oublions pas non plus que j’étais installé à Foix, dans l'Ariège, soit un territoire qui est au rock et au metal ce que le mercurochrome est à la jambe de bois. Et que je ne bénéficiais d’aucun soutien de la part de la scène locale dont certains des acteurs voyaient d'un mauvais œil mon projet (alors qu'ils avaient à y gagner qu'un label se monte dans l'endroit le moins rock'n'roll de France). Inutile de te préciser que j'ai dû redoubler d'efforts et montrer les crocs. C'est peut-être de là que vient ma réputation d'individu pas toujours sympathique et plutôt incisif.
Alors que le label était orienté principalement sur le hardcore et hardcore/metal à ses débuts, il s’ouvre progressivement vers d’autres sonorités avec les sorties des albums de Peter Dolving, V13 ou COWARDS. Est-ce que cette ouverture vers d’autres styles correspondait aussi à tes envies et découvertes faites à ce moment-là ?
Les premières sorties étaient en effet axées sur les styles que tu cites mais il n'a jamais été question de faire de Deadlight un label qui se cantonnerait à un genre bien précis. Etant donné que j'écoute énormément d'artistes différents, j'ai toujours sorti les albums des artistes qui me plaisaient…
A l’instar d’autres labels comme Xenokorp, Dolorem, Les Acteurs de l’Ombre ou Great Dane, tu as toujours défendu avec force les groupes français, ceux-ci représentent d’ailleurs la majorité des signatures du label. Etait-ce un parti pris délibéré ?
L'origine d'un groupe n'a jamais été un facteur déterminant ou discriminant. Avec le recul, sur près de quatre-vingt sorties, il y a eu très peu de groupes étrangers mais je ne me suis pas dit qu'il fallait privilégier la scène française. J'ai toujours voulu privilégier les bons groupes, peu importe leur origine. Je ne suis pas spécialement fan du "Support Your Local Scene" si la sélection se fait par l'origine au détriment de la qualité. Mais avec les années, on peut dire que Deadlight s'est façonné au fil des sorties d'albums et est devenu un label oeuvrant principalement pour la scène française.
Un peu plus tard cette année-là, c’est le troisième album des anciens EARTH CRISIS, FREYA, que tu proposes. Sur celui-ci, le groupe se détache des influences de son passé pour proposer quelque chose de plus personnel, plus technique et thrash que hardcore. Est-ce cela qui t’a séduit chez deux ? Cette manière de faire du neuf avec du vieux ?
La signature de FREYA est assez amusante en fait. En décembre 2012, j'ai acheté une paire d'albums d'EARTH CRISIS lors de la braderie annuelle de Season Of Mist et en les écoutant je me suis demandé ce que devenait FREYA. Le jour même, je discute avec un copain installé à New York qui m’informe qu’il bossait avec FREYA et qu’il était à la recherche d’un label pour le groupe !
J'ai écouté l'album et il m'a plu de suite. D'ailleurs en écrivant ces mots, je repense au formidable solo que Paul Wagoner (BETWEEN THE BURIED AND ME) joue sur le titre "Serpentine". Encore une fois, c’est un coup de cœur qui conduit à un deal conclu le 31 décembre au soir… alors que j'étais en plein réveillon du nouvel an !

Pour terminer ce tour d’horizon, j’ai choisi l’album de NESSERIA : « Cette Erosion de Nous-Mêmes » que je résumais de la sorte dans ma chronique : « Se coller un album de NESSERIA dans les esgourdes, c'est la garantie Darty d'en prendre pour son grade. Parce qu'en matière de noirceur et de sauvagerie hardcore/metal, ils n’sont pas nombreux les bougres à tenir leur bestiau avec autant de poigne »…
NESSERIA est un groupe que j'ai découvert en 2009 et qui m'a tout de suite plu. Je voulais vraiment les signer sur le label. En 2015, ils venaient de sortir leur album « Fractures » en vinyle mais la version CD mettait trop de temps à sortir sur le label qui s'en occupait, j'ai donc contacté le groupe et leur ai fait une proposition. Trois semaines plus tard, le CD était livré chez moi. Ma réactivité leur a plu, c'est donc tout naturellement qu'ils m'ont fait écouter l'album suivant, qui m'a au début surpris par son côté plus léger… mais que j'ai adoré.
Je ressens un peu d'amertume pour NESSERIA car ce groupe est énormément sous-estimé et mériterait de briller beaucoup plus. J'ai pu les voir en concert à Toulouse en décembre 2017, soit deux mois après la sortie de l'album et je ne m'attendais pas à ressentir autant d'intensité sur scène. Ils sont tout bonnement incroyables ! Je tiens à ajouter aussi que la promotion de cet album a été confiée à une structure qui a totalement bâclé le travail et nous a tous foutu dans la merde. Cela a malheureusement été le cas pour d'autres sorties du label.
Sans mentionner un album en particulier, j’aimerais revenir sur la collaboration entre Deadlight et le groupe FIEND, un peu à part dans ton catalogue. Celui-ci, notamment composé de Heitham Al-Sayed (SENSER) et Michel Bassin (TREPONEM PAL), semblait tenir une place importante pour toi. J’aimerais que tu nous parles de cette rencontre…
Au même titre que NESSERIA, THE LUMBERJACK FEEDBACK, KAUSE 4 KONFLIKT, VERDUN, ABRAHMA et pleins d’autres, FIEND est un groupe que j'avais à l'œil depuis la sortie de son EP « Agla », en 2008. J'avais été interpellé par le fait que Heitham Al Sayed y figurait car en 1997 j'avais découvert son travail non pas avec SENSER comme la plupart des gens mais avec LODESTAR. Et TREPONEM PAL avait marqué mon adolescence avec « Higher », sorti à la même époque.
J'ai pris contact avec le groupe mais je suis arrivé trop tard pour sortir l'album « Onerous », ce qui ne nous a pas empêché de rester en contact.
En février 2016, j'étais de passage à Paris et j'ai proposé à Heitham de nous rencontrer. Nous nous sommes retrouvés tous les deux avec Nico, le bassiste de FIEND (également membre des excellents DDENT et LES TIGRES DU FUTUR), dans un bar de la rue des Martyrs (un petit clin d'œil à la chanson du groupe PIGALLE) afin de discuter et le courant est tout de suite passé. Deux ans après, je recevais l'album « Seeress » et je signais le groupe dans la foulée. La suite est assez fantastique car j'ai reçu l'album à l'automne et le groupe faisait une tournée avec LES TIGRES DU FUTUR qui passait par Toulouse à ce moment-là. J'ai profité du concert pour leur livrer les disques et leur annoncer qu'ils joueraient au Hellfest (j'avais reçu la confirmation quelques heures auparavant). Je crois que je n’oublierais jamais la petite phrase d'Heitham : "C'est une trés bonne nouvelle ça" avec son accent anglais !
Quelques temps après, en février 2019, Heitham me rappelle et m’indique qu’il a reçu un SMS d'Adam Jones, qui leur proposait de partir en tournée avec TOOL. Je leur ai envoyé l'album et ils se sont dit qu'étant donné que le groupe faisait le Hellfest comme eux, enchaîner sur toute la tournée européenne serait logique. J'ai dû lui faire répéter ça plusieurs fois tellement je n'y croyais pas. Au final, nous avons sorti l'album « Seeress » et réedité « Onerous », l'album qui m'était passé sous le nez. La tournée européenne de FIEND en première partie de TOOL est sans aucun doute le point culminant de ces douze années passées à gérer Deadlight. J’en profite pour adresser à nouveau un grand merci à TOOL pour ce geste incroyable !
A ton tour de te livrer à l’exercice : quelles sont les sorties qui résumeraient au mieux l’état d’esprit du label pendant cette décennie d’activisme metallique ? Pour quelles raisons ?
C’est un exercice difficile, limite ingrat ! Mais je vais essayer de m'y prêter, sans ordre particulier…
Peter Dolving « Thieves & Liars »
J'étais fan de THE HAUNTED depuis 1998 et sortir l'album solo de son chanteur, qui était une immense influence pour moi, a quelque chose d'énorme. Il a même été question de sortir deux inédits de son autre groupe MARY BEATS JANE mais ça ne s'est pas fait, dommage.

THE LUMBERJACK FEEDBACK « Mere Mortals »
La seule sortie instrumentale du label, ce qui la rend encore plus originale. Le groupe m'a contacté à l'automne 2018 car leur pseudo label les avait enfumés. Je ne suis pas fan d'instrumental mais là, c’était impossible de ne pas les signer. Leur sympathie n'a d'égal que leur talent et les voir en concert fut une sacrée expérience. J'aurais pu regarder les deux batteurs jouer pendant des heures.
ATARAXIE « Résignés »
La concrétisation de dix ans d'amitiés avec Fred, leur guitariste. A force de se croiser et se côtoyer, nous nous sommes dit qu'il fallait bosser ensemble. C’est aussi le seul double CD sorti sur Deadlight !
MERAUDER « God Is I »
Réediter cet album d'un groupe aussi légendaire: rien à ajouter.
NEW RISING SON « Honey »
Le groupe de Matthew Roberts, le fils de Charles Manson.
BABYLON PRESSION "Heureux d'Etre Content"
Une signature que personne n'attendait et qui a surpris tout le monde car dans l'imaginaire de beaucoup de gens, BABYLON PRESSION n'avait rien à faire à côté des autres groupes du label. Et pourtant, il fait partie des plus emblématiques du label. En plus il manie l'humour noir et le cynisme aussi bien que moi. « Du Pain, Du Vin, Durif ! »
ABRAHMA « In Time For The Last Rays Of Light »
Parce que l'album m'a tellement plu que j'ai rejoint le groupe au poste de bassiste juste après la sortie de l'album.
Et les albums de FIEND pour les raisons évoquées plus haut…

Je m’éloigne un peu du sujet pour parler des groupes. S’il ne fallait en citer qu’un seul dans cette aventure, cela serait sans la moindre hésitation PRIMAL AGE. Ils sont arrivés en décembre 2009 chez Deadlight et nous avons sous le coude une collaboration riche de quatre sorties, de tournées au Mexique, au Brésil, au Japon ainsi que des dates partout en Europe. Pour tenter de faire court, PRIMAL AGE c'est l'exemple à suivre : outre le fait qu'ils offrent une musique extrêmement qualitative et qu'ils foutent beaucoup de groupes à l'amende sur scène, ce sont de vrais bosseurs et ils sont honnêtes : que cela soit du côté de leurs convictions ou du reste. Si plus de groupes étaient comme eux, Deadlight aurait continué encore longtemps. Didier et Dimitri, les seuls membres de PRIMAL AGE qui sont dans le groupe depuis que je les ai signé font partie des personnes les plus incroyables que j'ai rencontrées !
Revenons à l’actualité de Deadlight. Cela fait maintenant plusieurs semaines que tu as annoncé la fin du label. Comment te sens-tu depuis ? Quelles ont été les réactions que tu as pu observer suite à cette annonce ?
Je me sens très bien ! J'ai annoncé la nouvelle alors que je prenais l'air avec mon fils de six mois et je me souviens avoir eu un profond soupir de soulagement. Les premiers jours ont été étranges : je ressentais la même chose que tu peux ressentir en te séparant d'une fille avec qui tu es depuis longtemps, pour qui tu n'éprouves plus d'amour mais de l'amitié. Tu te rappelles toujours des bons moments mais la flamme n'est plus là.
Il y a eu majoritairement des réactions plaisantes qui m'ont fait prendre conscience de la place qu'avait le label dans la scène metal. Il y a aussi eu des personnes déçues, mais la plupart comprennent. A part cela, pas mal d'individus m'ont également viré de Facebook vu que je n'ai plus de label. Ils n'ont plus de temps à (me faire) perdre à entretenir un contact avec de jolis sourires aussi francs qu'un VRP de Cetelem en attendant de me soumettre leur album. Qui, bien sûr, va être le meilleur du monde et dont je n'aurai surement pas voulu…
Quel est l’élément déclencheur qui fait qu’à un moment tu lâches tout ? Est-ce une accumulation de petits éléments ou un ras-le-bol soudain, quelque chose d’impulsif ?
Une accumulation de pas mal de choses en fait. C'est une activité très prenante mentalement et ces dernières années ont été parmi les plus fastes de l'histoire du label avec un rythme de sorties assez soutenu qui n'a pas été toujours facile à tenir. Et ça use. Au même titre que je me suis vraiment lassé des mentalités des groupes et autres acteurs de la scène. De plus, je n'ai pas trouvé de groupe intéressant à signer depuis un moment. J'en vois déjà répondre que je dis cela parce que je n’ai pas écouté leur groupe. C’est normal en fait, j'en veux pas !
Je ne suis pas du genre à envoyer massivement des messages copiés-collés à des groupes sur les réseaux sociaux du type "Bonjour j'ai un label, vous avez un groupe, j'aime beaucoup, je peux sortir votre album" afin de signer le plus possible de groupes en leur proposant des conditions à la con qu'ils accepteront car ils seront flattés qu'un label les ai "repérés". Et parmi le peu de démarchages un brin intéressants qu'il a pu y avoir ces derniers mois, il y a eu des comportements qui ne te donnent pas envie de continuer. Par exemple le groupe qui t'envoie son album fini après plusieurs mois passés à faire des avances au label : je reçois l'album, je l'écoute, il me plaît mais le groupe me relance déjà sur mon Facebook. Merde, nous sommes un samedi après-midi, je suis avec ma femme prête à accoucher, je ne vais pas non plus dire oui dans la minute. Ou plus récemment, celui qui te demande ton avis, à qui tu réponds que tel ou tel truc dans le groupe ne sont pas géniaux et qui te répond… qu’il se fout de ton avis. Et je ne te cite que les trucs qui me viennent à l'esprit car si je devais compiler les propos les plus débiles que j'ai lu ou entendu en douze ans d’activité, nous ferions de l'ombre au Petit Robert côté épaisseur…
Nous arrivons au terme de cet échange Alexandre, je sais que tu ne t’es pas beaucoup exprimé dans les médias depuis ta prise de décision alors merci d’avoir pris un peu de temps pour tailler le bout de gras avec nous. Je te souhaite le meilleur pour ta ou tes autres activités et qui sait… à bientôt peut-être !
Merci Clément pour cette interview qui m'honore car HARD FORCE a été le premier magazine metal que j'ai acheté !
Soutenez les labels car ce sont des structures indispensables, il ne faut pas le nier. Groupes, arrêtez de claironner que vous avez sorti votre album tout seuls car vous préférez rester indépendants… alors que vous avez démarché plein de labels qui vous ont dit non : cela va finir par se voir.
J'ai une pensée pour l'excellent label Apathia Records qui a mis un terme à ses activités quelques mois avant Deadlight ainsi que pour mes confrères français qui gèrent leur label avec leur cœur de passionné : Kaotoxin, Les Acteurs de l'Ombre, Throatruiner, Musicfearsatan et Tentacle Industries pour ne parler que des plus petits.
Et comme tu dis "à bientôt peut être"






























































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